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A l’origine... Fabrizio Rongione, acteur (Eklektik) Joachim et moi nous sommes rencontrés en 2004 à l’occasion de l’université d’été de cinéma Emergence organisée en France par Elisabeth Depardieu. Cet atelier réunissait de jeunes réalisateurs et de jeunes acteurs. Comme nous étions les deux seuls belges, nous nous sommes rapidement « trouvés », et nous sommes mis à parler de Bruxelles. Nous nous sommes aperçus que nous partagions une envie très forte, celle de tourner un film à Bruxelles, de raconter une histoire au coeur de la ville. Joachim Lafosse, réalisateur Notre désir, c’était de parler de la vie des gens de notre génération, des néerlandophones, des francophones… Au début, nous avions pensé faire un début, nous avions pensé faire un film sur les acteurs, puis nous nous sommes intéressés plus précisément à la figure du réalisateur, et à tous les gens qui gravitent dans une équipe de film. Fabrizio Rongione L’idée qui sous-tendait le film, l’impulsion de base, c’était de raconter nos vies et notre ville. A quoi ressemble l’existence des gens que nous côtoyons : parmi eux, beaucoup d’artistes… Et de fait, beaucoup de chômeurs… actifs. Samuel Tilman, scénariste (Eklektik) Lorsque Joachim nous a concrètement parlé de son projet, il nous a présenté le personnage de Fabrizio comme un entrepreneur (au même titre que l’artisan, le chef d’entreprise, l’aventurier ou l’épicier), un travailleur confronté à des problèmes personnels et professionnels. C’était ce côté universel dans le particulier qui nous a plu. Cette idée de « désacraliser » une profession, une activité dont on a tendance à ne montrer que certains aspects glamours ou caricaturaux. Fabrizio Rongione Nous avons donc décidé de tout essayer pour que le film puisse se faire, alors qu’il n’était pas encore écrit. C’est notre envie qui nous a motivés, malgré le peu de moyens de production que nous avions. Au départ, la production s’est construite sur fonds propres. Joachim Lafosse Mus par cette énergie, cette volonté, il était hors de question de devoir attendre à chaque étape de la production du film. Nous avons travaillé comme un peintre qui décide de commencer une toile, et nous avons foncé, libérés des contraintes traditionnelles. On s’est fixé une date de tournage, intuitivement, avant même que l’écriture n’ait commencé. Samuel Tilman Nous avons reçu le synopsis vers le mois d’octobre, et nous nous sommes donnés 3 mois pour écrire. Joachim Lafosse Début janvier, en faisant le point, nous nous sommes aperçus que nous avions largement de quoi faire le film… Samuel Tilman Voire plus (il a fallu couper) ! Nous avons donc lancé le processus de production. Fabrizio Rongione Je connaissais un producteur italien, qui avait beaucoup aimé Folie Privée, le précédent film de Joachim, et il a accepté de mettre du matériel « gratuitement » à notre disposition. Samuel Tilman Il ne nous restait que quelques semaines pour trouver le minimum de sous nécessaire pour que l’équipe puisse manger pendant le tournage… La Région et les communes bruxelloises nous ont donné ce tout petit coup de pouce salvateur. Ainsi que quelques restos italiens que la mère de Fabrizio nous a particulièrement recommandés. Quand la fiction se mêle de la réalité... Joachim Lafosse Ça rend heureux est est un récit romancé avec tout ce que cela implique. Nous avons toujours voulu raconter une histoire « traditionnelle », avec un début et une fin, une trame dramatique, une quête et son lot d’obstacles, d’opposants, d’adjuvants… Et une réussite à la clé ! La vie est une fiction magnifique. Observée attentivement, elle est très romanesque. Je suis un adepte de la fiction. La réalité, je ne sais pas ce que c’est. A mes yeux aujourd’hui, la réalité, c’est le mensonge, et la fiction, c’est la vérité. Derrière la fiction se cache une exigence de qualité, d’inventivité. S’en tenir à la réalité relève d’une sorte de paresse intellectuelle. Il y a autant de réalités que de gens qui la vivent. Pour moi, la seule réalité collective, la seule que l’on puisse partager, c’est la fiction. La fiction s’impose, car elle permet de transmettre au public le caractère jouable de l’existence. Choisir la fiction, c’est pouvoir dire au public que s’il est au chômage, il n’est pas qu’un chômeur. Il peut choisir d’être autre chose. Ce que nous avons voulu montrer dans ce film, c’est qu’un chômeur ne peut être défini par ce seul statut. Ce n’est pas quelqu’un qui ne fait rien. Il peut être actif de nombreuses façons, et se révéler dans ce qu’il fait, malgré l’étiquette de chômeur qui lui est accolée. A travers l’écriture romanesque, ou cinématographique, on peut montrer que l’identité d’un individu est multiple. Le plus intéressant avec ce thème, c’est de l’aborder à travers la comédie. Ce qui provoque l’éclat de rire, c’est l’instant où l’on se découvre étranger à soi-même. On rigole de soi lorsque l’on s’étonne de se voir dire quelque chose hors caractère, ou agir bizarrement. Fabrizio Rongione On s’inspire toujours de son quotidien, de sa réalité, de ses sensations lorsque l’on crée un film ou une histoire. Dans le cas de Ça rend heureux, admettons que l’on brouille les pistes. Il est clair que dans la mesure où le film raconte l’histoire d’un film en train de se créer, le spectateur, logiquement, se demande si c’est autobiographique, si c’est la vie du réalisateur, de Joachim, qui est transposée à l’écran. Mais c’est une question biaisée, puisque de toutes façons, dès qu’il y a écriture, il y a automatiquement un peu de la réalité ressentie de l’auteur qui se retrouve dans le récit. Quelles qu’en soient les « proportions ». Joachim Lafosse Ce qui m’a poussé à faire ce film, ma raison première, c’était l’envie de raconter sur pellicule combien l’existence est jouable, à quel point les identités sont multiples. On est multiple, et on peut se jouer de soi-même. Tous autant que nous sommes, moi le premier, nous sommes un peu du personnage de réalisateur interprété par Fabrizio, mais aussi un peu de tous les personnages. Le cadre offert par le cinéma, et les règles du jeu que nous avons mises en place nous ont permis de mettre tout cela en scène. Fabrizio Rongione Jouer le personnage de Fabrizio, soit jouer le rôle d’un réalisateur, m’a permis de passer de l’autre côté du miroir, d’appréhender et mieux comprendre un système de création, une créativité qui est différente de la mienne. Samuel Tilman L’intérêt du processus tient dans l’envie provoquée chez le spectateur de déterminer le ratio de vérité à l’oeuvre dans le film. On sait que la réalité a alimenté l’écriture, mais à quel point ? C’est là que réside le mystère. Joachim Lafosse Le secret, c’est de ne jamais révéler la part de vérité, tout en donnant aux gens l’envie de se poser la question. Samuel Tilman C’est une grande partie l’attrait du projet tel que Joachim nous l’a présenté, la façon dont il brouille les pistes pour amener le spectateur à se poser des questions sur le degré de fiction du fiction du film. Evidemment, le dispositif est complexe : la moitié du film se passe pendant le tournage, voire pendant le montage, on est donc contraints d’en déduire que l’écriture de Ça rend heureux ne peut être simultanée à la diégèse, au récit du film. Pourtant, on ressent que le tournage « réel » a dû avoir une inflfl uence sur le rendu final, que les acteurs qui jouent leur propre rôle ont apporté des suggestions qui ont dû modifi er l’écriture… Joachim Lafosse Il est vrai que sur le tournage, beaucoup des acteurs on voulu, en quelque sorte, « voler » le film, pour écrire ou réécrire leur propre réalité. C’est quasiment inévitable. Le film reste avant tout une fiction, il ne s’agit pas d’une émission de télé-réalité sur ma propre personne. Ce n’est pas Joachim Lafosse dans le Loft ! C’est en partie pour ça que j’essaie quand même de ne pas trop provoquer le spectateur. Le personnage de Fabrizio ne s’appelle pas Joachim, mais… Fabrizio. Samuel Tilman Cela étant dit, tu utilises quand même les affiches de ton film précédent au début du film. Toujours le brouillage de pistes… Joachim Lafosse Question de budget ! Samuel Tilman C’est ce postulat de base de Joachim qui nous a séduits : les allers-retours constants entre réalité et fiction que l’on retrouve dans ses films. La simplicité de ses histoires, le non-recours à des artifices parasites. Ici, ils sont poussés à l’extrême. La réalité la plus simple, d’apparence la plus banale, peut inspirer les récits les plus riches. C’est une fausse pudeur que d’en faire des tonnes dans un récit, que de broder, d’en rajouter. C’est ce que nous avions vu et aimé dans le cinéma de Joachim : les récits les plus simples sont finalement ceux qui peuvent sembler les plus vrais et les plus forts. Au coeur de Bruxelles... Joachim Lafosse A mes yeux, tourner et raconter une histoire à Bruxelles et le faire en deux langues, c’est une évidence. C’est la réalité de cette ville. Et pourtant, on vit dans un pays où allier les deux communautés linguistiques dans un projet ne va pas de soi. La tendance est plutôt à la séparation depuis plusieurs années. Notre envie de tourner découle avant tout d’une énergie positive, il était donc logique d’illustrer le fait que les deux communautés vivent, travaillent, rient ensemble. Joachim Lafosse Ça rend heureux, c’est un fi lm sur c’est un fi lm sur une bande d’amis qui se connaissent, habitent le même quartier, et font un film ensemble. Il n’y a pas d’opposition, ’affrontement entre leurs identités, aussi différentes soient-elles. Fabrizio Rongione Tout comme il n’y a ni définition, ni frontière trop simplistes entre réalité et fiction, il n’y a pas de définition des gens, des êtres. Pas de carcan, juste un groupe. Samuel Tilman La réalité bruxelloise détruit les identités et confronte les définitions préétablies. Dans le film, ce sont des univers différents qui collaborent artistiquement. Cela devrait être une évidence, et pourtant, cela devient hors normes de pouvoir dire : « Regardez notre film, il y a à la fois des acteurs francophones et néerlandophones, on tourne dans des lieux culturels flamands, etc. » Joachim Lafosse La réalité et la force de Bruxelles, c’est qu’aucun des néerlandophones qui nous ont prêté leur soutien pour faire ce film ne s’est soucié de savoir si nous parlions flamand ou non. Disons qu’ici, la fiction est peut-être plus forte que la réalité, puisque dans le film tout le monde y parle les deux langues, tandis que dans la réalité... Fabrizio Rongione Pour en revenir sur les identités, on vit dans une société où l’individu est défini par son travail, heureusement, ou malheureusement, selon les points de vue. On ne demande jamais à quelqu’un que l’on vient de rencontrer « Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu es ? », mais bien « Qu’est-ce que tu fais ? » Samuel Tilman Ça rend heureux décrit un groupe de jeunes gens qui ont fait un choix de vie complexe – celui du milieu artistique, et plus particulièrement cinématographique - , qui les contraint sans cesse à s’interroger sur la notion de travail.
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